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«Islamo-gauchisme» : quand ce terme est-il apparu pour la première fois ?


La ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Frédérique Vidal, a jeté un pavé dans la mare après avoir affirmé, dimanche 14 février au soir sur CNEWS, que «l’islamo-gauchisme gangrène la société dans son ensemble et (que) l’université n’est pas imperméable». En France, ce terme resurgit régulièrement dans le débat public, mais d’où vient-il ?

La terminologie elle-même fait d’abord polémique et recouvre des notions et des interprétations souvent différentes en fonction de celui ou celle qui l’emploie.

D’une façon générale, il est convenu de dire qu’il s’agit d’un néologisme. Cela signifie qu’il s’agit d’un mot apparu récemment dans la langue française. 

«Pour ceux qui l’utilisent, l’expression ‘islamo-gauchisme’ est une alerte, un mot ‘choc’ pour décrire l’alliance contre-nature d’une partie de la gauche avec un islamisme réactionnaire», expliquent les journalistes Sonya Faure et Frantz Durupt, dans un article écrit en 2016 et mis en ligne sur le site de Libération.

Mais «pour les autres, ceux qui en font les frais, elle n’est qu’une arme pour disqualifier une lutte légitime : faire entendre la voix des musulmans ‘racialisés’ et ‘discriminés’», ajoutent-ils.

Employé en 2002 par Pierre-André Taguieff

Si les origines de ce concept sont multiples, il trouverait son origine au Royaume-Uni dans l’idée, lancée au sein de l’extrême-gauche britannique, selon laquelle l’islam pourrait contribuer à faire émerger un mouvement révolutionnaire.

Mais en France, le terme «islamo-gauchisme» a, dès le départ, recouvert une notion différente, telle que définie pour la première fois en janvier 2002 par Pierre-André Taguieff.

Dans son livre La nouvelle judéophobie (Ed. Mille et une nuits), le politologue et historien des idées analyse ainsi la montée d’un nouvel antisémitisme dont le centre de gravité se serait, dit-il, déplacé pour s’enraciner dans l’antisionisme islamiste ou d’extrême gauche. Pierre-André Taguieff condamne ainsi l’antisionisme de «la nouvelle configuration tiers-mondiste, néo-communiste et néo-gauchiste, plus connue sous la désignation médiatique de ‘mouvement antimondialisation’».

«Des Juifs, écrit-il, peuvent être tolérés, voire acceptés dans cette mouvance *islamo-gauchiste*, à condition qu’ils fassent preuve de palestinophilie inconditionnelle et d’antisionisme fanatique.» Des années plus tard, dans une tribune parue en octobre 2020 cette fois encore dans Libération, Pierre-André Taguieff rappelle d’ailleurs que, sous sa plume, «l’expression ‘islamo-gauchisme’ avait une valeur strictement descriptive, désignant une alliance militante de fait entre des milieux islamistes et des milieux d’extrême gauche, au nom de la cause palestinienne, érigée en nouvelle cause universelle».

L’utilisation du terme dès lors explose

Dans le sillage de Taguieff, des essayistes Caroline Fourest, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner à l’ancien Premier ministre Manuel Valls en passant par les journalistes Claude Askolovitch, les philosophes Bernard-Henri Lévy et Elisabeth Badinter, l’utilisation du terme «islamo-gauchisme» va ensuite, au cours des années suivantes, exploser, revêtant plusieurs sens.

Parti des sphères intellectuelles, l’expression se retrouvera après dans la bouche des politiques. Avant Frédérique Vidal, le gouvernement l’a d’ailleurs lui-même utilisée à plusieurs reprises, notamment dans la voix de Jean-Michel Blanquer. Quelques jours après la décapitation du professeur Samuel Paty, tué près de son collège de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) pour avoir montré des caricatures de Mahomet à sa classe de 4e, le ministre de l’Education nationale avait ainsi dénoncé sur Europe 1 «l’islamo-gauchisme» qui «fait des ravages à l’université», en pointant notamment du doigt l’Unef et la France Insoumise.

«Je serai d’une très grande fermeté face à tous ceux qui, aujourd’hui, en se croyant progressistes, font en réalité le lit d’une forme de tolérance à la radicalité», avait-il notamment averti. En outre, une centaine de professeurs des universités et de chercheurs avaient soutenu le ministre de l’Education dans une tribune publiée par Le Monde. Et bien que partagés sur la notion d’«islamo-gauchisme», ils y dénonçaient toutefois le déni de certains de leurs pairs sur l’islamisme, les «idéologies indigénistes, racialistes et décoloniales».

Parmi les signataires, l’historien et membre de l’Académie française Pierre Nora, le politologue Pascal Perrineau, ou encore Gilles Kepel. Interrogé sur CNEWS en réaction à la polémique Vidal, le politologue, professeur des universités à l’Ecole normale supérieure et spécialiste de l’Islam, a d’ailleurs réaffirmé, ce jeudi 18 février, que la «pensée islamo-gauchiste» se déploie à l’université et porte atteinte à la recherche. «Le phénomène existe, je l’ai constaté moi-même», a-t-il ainsi déclaré à Laurence Ferrari.

Une bataille d’arguments et d’idées

Reste que pour une autre large partie du monde académique, «l’islamo-gauchisme» est avant tout une affirmation reposant sur un fantasme et permettant de clore le débat sur un sujet très sensible qu’est celui de l’islam. «Le terme ‘islam’ accolé à un adjectif ou un autre nom est une manière de disqualifier l’autre», résumait, en 2016, l’islamologue Rachid Benzine, sur France Culture.

De même, une part non négligeable de chercheurs avancent que, derrière ce terme, se cacherait le refus d’envisager la complexité des phénomènes sociaux, qui, selon eux, s’inscrirait davantage dans une «lutte des classes» que dans une «lutte des races».

Après sa sortie de dimanche, Frédérique Vidal, par ailleurs elle-même universitaire, biochimiste spécialiste en génétique moléculaire, et présidente de l’université Nice-Sophia-Antipolis de 2012 à 2017, a quoi qu’il en soit enfoncé le clou ce mardi en annonçant avoir demandé au CNRS «un bilan de l’ensemble des recherches» qui se déroulent en France, afin de distinguer ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du militantisme.

De quoi provoquer la «stupeur» de la Conférence des présidents d’université (CPU) qui, dans un communiqué au vitriol, a fustigé les «représentations caricaturales» du gouvernement. De son côté, le CRNS s’est dit prêt, à «participer à la production de l’étude souhaitée par la ministre» tout en insistant sur le fait que le terme d’islamo-gauchisme «ne correspond à aucune réalité scientifique».

Frédérique Vidal fragilisée

Au niveau politique, les affirmations de Frédérique Vidal ont provoqué des vagues jusqu’au sein de la majorité, la mettant sous pression. En diligentant une enquête, d’ailleurs vite requalifiée en «étude», s’est-on empressé de préciser à son ministère, le propre camp de la ministre lui reproche de s’être trompée de «priorités».

Au moment où partout sur les écrans jaillissent des images d’étudiants patientant dans le froid dans des files d’attente longues de plusieurs centaines de mètres devant des banques alimentaires, et où les témoignages de détresse psychologique de jeunes se multiplient, l’enjeu politique est énorme pour l’exécutif.

La santé mentale des jeunes s'est dégradée à cause de la crise sanitaire.

Durant la traditionnelle conférence de presse suivant le Conseil des ministres, Gabriel Attal, le porte-parole du gouvernement, a ainsi tenu à assurer qu’Emmanuel Macron continuait d’être «absolument attaché à l’indépendance des enseignants-chercheurs».

«La priorité pour le gouvernement, a-t-il ajouté, c’est évidemment la situation des étudiants dans la crise sanitaire, c’est évidemment la possibilité d’apporter un soutien financier aux étudiants en difficulté, c’est évidemment de permettre aux étudiants qui le souhaitent de pouvoir revenir progressivement en présentiel à l’université».

La mise au point est faite mais Frédérique Vidal reste fragilisée. La polémique a relancé les critiques à son égard et les accusations de manque de poids et sens politiques.

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